29/04/2019

Communiqué de presse : Association des scientifiques au service de la restauration de Notre-Dame de Paris



Comprendre Notre-Dam
Communiqué de presse

"Depuis des dizaines d’années, les scientifiques du patrimoine œuvrent à la meilleure connaissance de nos monuments historiques dont Notre-Dame de Paris est l’un des fleurons. Comme l’ensemble de la population, ils ont été touchés au cœur par la catastrophe du 15 avril 2019. Pour certains d’entre eux, ce sont des années de travail, de recherches et de passion qui se sont envolées en épaisses volutes ce lundi soir.
Aux larmes et à l’émotion doit pourtant succéder la réflexion qui guidera l’action. La multiplication des études scientifiques consacrées à la cathédrale : analyse de la provenance des pierres et des matériaux de construction, étude morphologique et dendrochronologique de la charpente, étude de la polychromie murale, authenticité des sculptures, relevés scannographiques des maçonneries, recherches archivistiques, analyse des vitraux, des métaux… ont permis d’acquérir une connaissance fine du bâtiment. Elle constitue un potentiel inestimable pour la restauration. Mobilisés, les scientifiques, spécialistes de l’histoire de la construction et de ses divers matériaux, souhaitent mettre au service de cette restauration le résultat de leurs recherches. Ils transmettront toutes les données nécessaires aux autorités et seront toujours disponibles pour que puisse s’accomplir la renaissance de Notre-Dame de Paris.
Une restauration de qualité ne peut cependant se penser et se réaliser dans l’urgence que pourrait engendrer une légitime émotion. Elle ne peut se priver des moyens qu’offrent aujourd’hui les nouvelles technologies, ni des connaissances sur les matériaux du patrimoine et leur durabilité. La prise en compte des acquis scientifiques, techniques et historiques doit permettre une restauration exemplaire et novatrice du bâtiment. Il faut réfléchir, par exemple, à la réutilisation d’un maximum de matériaux d’origine qui seraient encore sains après l’incendie. Ce remploi créatif n’est pas une reproduction à l’identique, il n’exclut pas des solutions innovantes et technologiques de restauration d’un monument en constante évolution depuis l’époque médiévale. Il est un enjeu de nos sociétés contemporaines mais était également une pratique ancrée dans les sociétés anciennes.
D’autres investigations sont également indispensables pour répondre à nombre de questions laissées en suspens : quel est le rôle du chaînage métallique haut dans la résistance générale du monument ? Comment fonctionnent les arcs-boutants ? Quelle est la nature exacte des mortiers et quand ont-ils été réalisés ? Comment, techniquement, sont construites les voûtes d’ogives sexpartites ? L’incendie a-t-il entraîné des déplacements ou des déformations du bâti ? Autant de recherches qui peuvent et doivent être menées sur le bâtiment blessé. Il faut pour cela que chaque matériau d’origine, quel que soit son état, qu’il soit toujours en place ou qu’il ait chu, soit précieusement conservé et inventorié pour pouvoir être étudié par les spécialistes. Il faut également que les échafaudages de restauration soient conçus pour accueillir les scientifiques et que l’édifice leur soit rapidement accessible. L’histoire des artisans ayant réalisé la charpente a disparu avec elle car l’œuvre est la véritable archive dans laquelle se grave la vie des bâtisseurs. Mais, avec le feu, d’autres rayonnages de cette bibliothèque se sont ouverts ! C’est un impérieux devoir que de les lire, de les comprendre et de les sauvegarder dans la démarche générale de reconstruction et de restitution du monument aux publics et aux visiteurs.
C’est pourquoi, pour la connaissance et la renaissance de Notre-Dame, les scientifiques (historiens, historiens de l’art, archéologues, géologues, archéomètres, géophysiciens, chimistes, biologistes,…) au service de la restauration de Notre-Dame de Paris s’unissent en association. Celle-ci se donne pour objectif de défendre l’ensemble des enjeux qui viennent d’être évoqués".




Presse - Auxerre (29/04/19) : "Quand les pans de bois racontent l'Histoire à l'aide de la dendrochronologie"

"Pour la première fois, le Centre d’études médiévales Saint-Germain mène un travail de datation sur les maisons à pans de bois du quartier de la Marine. En plus d'observations archéologiques, des prélèvements ont été réalisés sur deux maisons d'Auxerre pour affiner les données".



24/04/2019

Mathias Dupuis - "Notre-Dame de Paris : la cathédrale des archéologues"

Notre-Dame de Paris : la cathédrale des archéologues


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        Le parvis et la façade de Notre-Dame de Paris au XVIIIe siècle, and St-Jean-le-Rond, par Jean-Bapstiste Scotin (1678-?)
        Jean-Bapstiste Scotin
     


L’incendie qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris propulse l’architecture médiévale sur le devant de la scène médiatique de façon totalement inédite. L’émotion suscitée par le drame rappelle que les cathédrales sont des objets patrimoniaux singuliers, souvent exploités par la classe politique. L’importance particulière de la cathédrale de Paris, associée à des épisodes marquants de l’histoire de France, lui confère – de ce point de vue – un statut emblématique dans le mythe du roman national. Notre-Dame de Paris est aussi un objet d’étude singulier pour les archéologues, qui renvoie à l’évolution de leurs pratiques scientifiques et des connaissances acquises sur le Moyen Âge depuis 200 ans.

Un chantier précurseur

L’archéologie médiévale doit beaucoup au XIXe siècle. L’approche est alors surtout focalisée sur l’architecture, en écho au mouvement romantique qui revalorise l’héritage monumental médiéval. Notre-Dame de Paris, à travers le roman de Victor Hugo, occupe une place fondamentale dans ce processus, comme de nombreux médias l’ont déjà rappelé.




           
           

              Statue d’Eugène Viollet-le-Duc représenté en apôtre, flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris (détail).
              Harmonia Amanda, CC BY-SA
           
         
L’action d’Eugène Viollet-le-Duc, en revanche, est surtout évoquée ces derniers jours pour son rôle de constructeur et tout particulièrement pour la réalisation de la flèche néo-gothique qui couronnait, il y a encore quelques jours, la croisée du transept de la cathédrale parisienne. On ne peut cependant pas limiter le personnage à sa fonction, encore souvent décriée, d’architecte et de restaurateur à la doctrine interventionniste. L’approche architecturale de Viollet-le-Duc est déterminée par une culture encyclopédique sur le Moyen Âge, dont témoigne toujours le Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIᵉ au XVIᵉ siècle, encore largement consulté pour son exhaustivité et la finesse de ses analyses. Comme d’autres chantiers emblématiques (Vézelay, Pierrefonds, Carcassonne…), le travail qu’il entreprend sur Notre-Dame de Paris en 1844, aux côtés de Jean‑Baptiste Lassus, est alors envisagé comme une mise en application de ce savoir archéologique. Il offre également l’opportunité de mettre en pratique de nouveaux principes théoriques, qui reposent sur une connaissance exhaustive du monument, appuyée par l’analyse de ses processus de construction. Le relevé architectural y occupe une place fondamentale, dont témoignent encore les nombreuses planches dédiées à Notre-Dame qui illustrent son Dictionnaire raisonné.

L’approche de Viollet-le-Duc reste cependant focalisée sur l’édifice lui-même, artificiellement isolé de son contexte monumental. Le développement, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, d’une archéologie urbaine sédimentaire et extensive, qui vise à comprendre les vestiges aussi bien en plan qu’en profondeur, permet d’inscrire la cathédrale dans un temps long et dans un espace élargi.

De la topographie religieuse à la connaissance de la ville

En France, une seule cathédrale a été entièrement fouillée par les archéologues. On peut en contempler les vestiges dans la petite ville de Digne-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence), où Gabrielle Démians d’Archimbaud, figure tutélaire de l’archéologie médiévale française, explora pendant une trentaine d’années l’église Notre-Dame-du-Bourg.




           
           

              Notre Dame du Bourg, Digne les Bains.
              Édouard Hue/Wikipedia, CC BY-SA
           
         

Ce n’est pas un hasard si les recherches effectuées à Digne entre les années 1980 et 2000 succèdent de peu à un autre chantier particulièrement emblématique, conduit à Genève par l’équipe de l’archéologue Suisse Charles Bonnet. Ces travaux, comme de nombreux autres entrepris au cours de la même période (Lyon, Toulouse, Auxerre, Rouen pour n’en citer que quelques-uns) s’inscrivent dans un épisode marquant de l’archéologie médiévale, où la coïncidence entre l’évolution des méthodes de fouille et l’aménagement intensif des centres urbains invitent à redécouvrir l’histoire urbaine dans la longue durée. La cathédrale constitue alors une sorte de fil conducteur et de point de repère, puisqu’il s’agit généralement du seul monument qui perdure en tant que tel depuis la fin de l’Antiquité, lorsque les premières églises sont édifiées au cœur des villes romaines.

Malgré son importance historique, Notre-Dame de Paris reste, de ce point de vue, assez mal connue. Les fouilles réalisées aux abords du monument au milieu du XIXe siècle puis dans les années 1960-70 ont livré les vestiges de plusieurs bâtiments qui ont précédé l’édifice gothique actuel – dont une vaste église située au-devant de la façade de la cathédrale – mais leur interprétation demeure sujette à caution et les données de fouille, aujourd’hui anciennes, sont difficilement exploitables. L’essentiel des vestiges du groupe épiscopal paléochrétien demeurent préservés sous les sols de la cathédrale et à ses abords, dans l’épaisseur stratigraphique du quartier de l’Île de la Cité, où se resserre la ville romaine du IVe siècle.

L’archéologie des élévations

Les cathédrales sont des monuments hérités de l’Antiquité tardive, progressivement transformés au fil du temps. Elles portent les stigmates et les témoignages d’une longue et complexe histoire architecturale. Dans ce processus chronologique, l’architecture gothique marque une solution de continuité tout autant qu’un point de rupture. La complexité des technologies mises en œuvre à partir de la seconde moitié du XIIe siècle pour améliorer les méthodes de voûtement et de contrebutement a contribué à plaquer sur les cathédrales gothiques du nord de la France une image ésotérique des savoir-faire médiévaux, qui imprègne toujours la littérature et les médias.

Mais le moment historique incarné par l’émergence de l’architecture gothique a également été fondateur pour l’étude de la notion de progrès technique dans la société médiévale. Dans la continuité de cette approche anthropologique du chantier de construction, les méthodes d’analyse archéologique, poussées au cours de ces dernières décennies vers les élévations, permettent de porter l’étude vers la structure des maçonneries, notamment grâce aux méthodes de l’archéométrie (analyses physico-chimiques des matériaux de construction ; datations absolues ; imagerie 3D…). Couplées à l’analyse chronologique de la construction, et aux informations livrées par la fouille, ces recherches sont particulièrement précieuses pour assurer l’étude préalable de monuments protégés, dont les principes de restauration reposent avant tout sur le respect de l’intégrité historique de l’édifice.

En France, l’archéologie du bâti est pourtant loin d’être systématique dans les chantiers de restauration, par souci d’économie ou par méconnaissance de ses apports. Comme le rappelait le récent communiqué de presse sur la création d’une association des scientifiques au service de la restauration de Notre-Dame de Paris – passé relativement inaperçu dans la frénésie médiatique de ces derniers jours – plusieurs questions fondamentales doivent pourtant être résolues pour comprendre le monument, malgré les nombreuses études et travaux dont il a déjà fait l’objet.


           
           

              Notre-Dame le 16 février dernier, puis le 15 et le 16 avril.
              Leighton Kille, CC BY
           
         
Le chantier qui s’annonce marque une nouvelle étape dans l’histoire des restaurations de Notre-Dame de Paris. Puisque des moyens financiers exceptionnels paraissent déjà réunis pour assurer les travaux sur l’édifice, espérons que l’analyse archéologique – indispensable pour appréhender la cathédrale dans la complexité de ses formes et de ses fonctions successives – puisse trouver une véritable place dans la séquence patrimoniale qui vient de s’ouvrir. La connaissance scientifique du monument, qui s’inscrit dans la continuité d’un enrichissement progressif des savoirs sur les cathédrales et les villes du Moyen Âge, demeure en effet la meilleure manière de porter un regard objectif sur son histoire et sur son devenir.The Conversation

Mathias Dupuis, Doctorant, Laboratoire d'archéologie médiévale et moderne en Méditerranée (LA3M - UMR 7298), Aix-Marseille Université (AMU)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Bruno Phalip - "Notre-Dame de Paris : plaidoyer pour une intervention lente et raisonnée"

Notre-Dame de Paris : plaidoyer pour une intervention lente et raisonnée




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        Clermont-Ferrand, charpente dotée de grands arcs diaphragmes en briques réalisée par Viollet-le-Duc. Seule la croupe date du début du XVIᵉ siècle ; la restauration de la fin du XXᵉ siècle a contribué au remplacement d’environ 50% des bois anciens.
        B. Phalip, Author provided
    

« Pour ceux qui savent que Quasimodo a existé, Notre-Dame est aujourd’hui déserte, inanimée, morte. On sent qu’il y a quelque chose de disparu. Ce corps immense est vide ; c’est un squelette ; l’esprit l’a quitté, on en voit la place et voilà tout. C’est comme un crâne où il y a encore des trous pour les yeux, mais plus de regard. » (Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre IV, chap. 3)

La douloureuse perte par incendie de la charpente (XIIe-XIXe siècles) de Notre-Dame de Paris ne peut faire oublier ni les « restaurations » aventureuses et interventionnistes d’autres charpentes médiévales, telles que celle de la cathédrale de Bourges (2009-2014), ni les négligences ou le manque de moyens pour mettre hors d’eau celles de monuments équivalents comme à la collégiale d’Eu en Normandie.

Tous les spécialistes des charpentes médiévales sont à même de produire d’autres exemples, tant les études d’archéologie du bâti ne sont pas encore totalement entrées dans les mœurs, afin de conduire à un entretien respectueux, comme à des interventions (minimalistes ?) tenant notamment compte des avis d’archéologues lorsqu’ils sont sollicités : tels Patrick Hoffsummer (Liège), Jean‑Yves Hunot (CNRS Tours) ou encore Frédéric Epaud (Archéologie, Maine-et-Loire).




           
           



              Reims, la ville et la cathédrale en 1916.
              Base Mérimée, inventaire et monuments historiques.
        

Réduire la fatalité


Le premier constat est rude, mais il peut avoir des vertus, afin de ne pas ajouter l’erreur ou encore l’oubli, à l’accident toujours possible. La fatalité doit être réduite par la conscience, la prévention et l’étude. Eugène Viollet-le-Duc, Henri Deneux ou Friedrich Ostendorf furent parmi les meilleurs connaisseurs de la charpenterie en France et en Allemagne entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle.

Par leurs études, ils contribuèrent à des relevés architecturaux non remplacés, comme à la réalisation de maquettes conservées. Le risque existait car bien des charpentes de cathédrales ou d’abbatiales avaient brûlé dans le courant du XIXe siècle, ou nécessitaient d’être reconstruites : Chartres, Rouen, Saint-Denis, Clermont-Ferrand. Ces sinistres conduisirent à débattre de l’usage de nouveaux matériaux comme la fonte, le fer ou la brique afin de bâtir de grands arcs, comme des structures assemblées et boulonnées résistantes au feu. Il s’agissait de faire entrer la modernité dans la préservation du monument.

Mais, encore faut-il s’entendre sur ce que l’on nomme et présente comme des « nécessités » absolues d’intervention dans la précipitation. Ce sont des accidents, des négligences, mais aussi des conflits qui meurtrissent les cathédrales. Ainsi, quasiment dès leur érection, dans de nombreux cas, les incendies affectent partiellement ou totalement les édifices une à plusieurs fois par siècle : Saint-Benoît-sur-Loire en 974, 1002, 1005 et 1026. Cela est d’ailleurs bienvenu lorsque les chapitres des cathédrales préparent fort à propos une reconstruction.




           
           



              Reims, la cathédrale, reconstruction de la charpente en éléments de béton préfabriqués après 1918. La couverture provisoire est visible.
              Base Mérimée, inventaire et monuments historiques.
           
         

Il en est ainsi de grands chantiers romans (abbatiale de Vézelay), mais aussi gothiques souvent justifiés par des incendies : cathédrales de Chartres, Reims, Rouen, ou de Canterbury. En 1870, c’est la charpente de la cathédrale de Strasbourg qui disparaît lors du conflit franco-prussien. Plus tard, c’est l’abbatiale (Saint-Rémi) et la cathédrale (Notre-Dame) de Reims dont les charpentes médiévales brûlent lors du premier conflit mondial. Henri Deneux en avait réalisé des maquettes. Il en est de même à Noyon, Soissons ou Vauclerc (Aisne), détruites lors de ce conflit. Des accidents anciens ou plus récents encore s’y ajoutent pour les cathédrales de Metz (1877) ou de Nantes (1972).

D’inestimables édifices civils, religieux ou sites, enfin, ont été perdus lors du second conflit mondial, partout en Europe. La France n’est pas seule concernée : (cathédrales de Saint-Malo, Rouen ou de Nevers en France ; Cologne, Dresde, Monte-Cassino, Rotterdam, Tournai, Varsovie…).

Quelques chantiers exemplaires


Face à ces pertes, risques et « nécessités » quelques chantiers, souvent exemplaires dans leurs pratiques d’entretien et de restauration, sont susceptibles de montrer des voies possibles grâce à des collaborations volontaires, des prudences dans l’intervention, comme dans les matériaux et pratiques, mais aussi de patientes recherches.

En ce domaine, le temps long est gage d’assurance, tandis que l’intervention trop immédiate signifie la précipitation et les choix techniques inappropriés. Il s’agit donc bien, à Paris, de résister à l’émotion qui submerge et exige la restauration aux effets immédiats, visibles à court terme, tandis que la sagesse suggère au contraire la réflexion et réclame l’étude, avant intervention.

De telles études et interventions réfléchies existent en France et en Europe, qui supposent de belles études d’archéologie du bâti, d’exemplaires recherches historiques et surtout une grande patience fondée sur de solides expériences. Ce sont, entre autres exemples, les cathédrales de Tournai en Belgique, de Lyon et d’Auxerre en France, de Strasbourg et de Fribourg-en-Brisgau de part et d’autre du Rhin.

Chacune de ces cathédrales a pu subir autant de vicissitudes que Notre-Dame de Paris et pourtant chacune inscrit son entretien, ses actions dans le temps long. Tournai est un immense chantier qui réunit tous les intelligences et savoir-faire du pays en une lente Brabançonne (hymne belge) résolue. Des messes y sont dites pour la Nation et son roi. Bien sûr, tout est discuté, soumis à la critique (couverture de plomb en remplacement de celle en ardoise) et débattu, mais ces choix se font toujours en étant accompagnés d’études exhaustives (notamment par l’archéologue du bâti Laurent Delehouzée), d’interventions sérieuses et justifiées.




           
           



              Soissons, les grandes arcades de la nef en 1918.
              Base Mérimée, inventaire et monuments historiques, Author provided
           
         

Tous les niveaux institutionnels y sont parties prenantes ce qui explique à la fois la lenteur du chantier et la force du sens donné à l’entreprise. Les chantiers de Lyon et d’Auxerre sont plus modestes dans leurs moyens, tout en étant accompagnés de belles études archéologiques : Centre d’études médiévales d’Auxerre, Christian Sapin et son équipe ; Ghislaine Macabéo et Nicolas Reveyron du laboratoire ArAr. Enfin, Strasbourg et Fribourg-en-Brisgau expérimentent des interventions raisonnées où le remplacement des pierres est limité.

L’utilisation des biocides (produits dits phytosanitaires) est interdite et les échanges scientifiques sont nombreux entre les deux villes afin de préconiser des techniques de nettoyage par cataplasmes (procédé Tollis) et non les gommages très abrasifs pour la pierre.



 
   
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Chaque restauration est brutale pour un édifice vieux de sept à huit siècles ; l’entretien seul est plus respectueux. Les institutions françaises vont devoir maintenant choisir entre un parti « brutaliste » dénoncé naguère par l’architecte des Monuments historiques Achille Carlier et une vision à long terme préconisant les meilleures chaux de restauration sans additifs, le respect du biofilm, l’abandon des biocides dans le traitement de la pierre historique, la systématisation des études d’archéologie du bâti aux relevés exhaustifs, la surveillance des travaux, la maîtrise des impacts, comme la transparence des débats. La Nation peut être associée ; c’est un exercice long et difficile, inhabituel, mais c’est aussi le gage d’une association étroite entre une action collective aux résultats satisfaisants (garder l’ancien et respecter les parties restaurées par Viollet-le-Duc). Le mot patrimoine est inutile qui est brandi à tort et à travers alors que le monument se doit d’être respecté.The Conversation

Bruno Phalip, Professeur d’Histoire de l’Art et d’Archéologie du Moyen Âge, Université Clermont Auvergne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.